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đŸŽ™ïžInterview - Catherine Poletti rĂ©pond aux questions qui fĂąchent....
Par la rédaction, le 31/01/2024

Elle a accueilli des milliers de finishers. En 20 ans, Catherine Poletti, co-fondatrice de l'Ultra-Trail du Mont-Blanc avec son mari Michel, a souri Ă  plus de coureurs que quiconque. Au cƓur d'une polĂ©mique au sujet d'un supposĂ© appel au boycott de l'UTMB de Kilian Jornet et Zach Miller, elle a acceptĂ© de rĂ©pondre Ă  Trails Endurance sans dĂ©tours. Conscients de l'apport de cet Ă©vĂ©nement dans le Trail depuis 20 ans, nous avons cherchĂ© Ă  aller plus loin, Ă  comprendre. L'UTMB a-t-il entamĂ© une phase de dĂ©clin inĂ©luctable ? Est-il toujours en phase avec ses valeurs originelles ? Est-il possible, ou mĂȘme souhaitable, d'organiser une telle course avec une approche business ? Catherine Poletti apporte des rĂ©ponses Ă  toutes ces questions. Et aux autres.

Par la rédaction

13 questions Ă  Catherine Poletti

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Catherine, comment rĂ©agissez-vous Ă  l'accusation selon laquelle l'UTMB a trahi ses valeurs fondamentales en faveur d'une orientation commerciale excessive. Ressentez-vous un certain sentiment d’injustice, voire de trahison ?

Non, nous n’avons pas changĂ©. Nous avons juste pris quelques annĂ©es mais nos valeurs sont intactes. Sur quoi se base cette accusation d’ailleurs ? DĂšs le dĂ©but, en 2004, nous avons créé une entreprise qui Ă  l’époque s’appelait “Autour du Mont-Blanc”, et une association avec laquelle on travaille en collaboration, qui maintenant s’appelle “Les amis de l’UTMB Mont-Blanc”. SincĂšrement, je n’irais pas jusqu’à parler d’injustice ni de trahison. Je pense juste qu’il y a des personnes qui se permettent un jugement sans savoir. Au lieu de nous poser directement les questions, ils donnent une rĂ©ponse qui leur va.

Que les personnes ne comprennent pas nos choix, je peux l’entendre. Il faudrait probablement qu’on s’explique mieux parfois. L’un des points clĂ©s, c’est qu’on a créé une entreprise, et quand on crĂ©e une entreprise, on prend forcĂ©ment une orientation commerciale, ne serait-ce que pour payer les salaires. Cela implique des responsabilitĂ©s. Nous assumons notre choix de l’avoir fait dans un cadre entrepreneurial directement. À l’époque, quand on a fait ce choix, on se rendait compte que, bĂ©nĂ©volement et avec des moyens associatifs, ça ne nous correspondait pas. On n’allait jamais suffisamment au fond des choses et il Ă©tait difficile de s’impliquer Ă  fond. Je ne minimise pas ce choix chez les autres mais nous concernant, ce n’était pas la bonne option.

Vous qui connaissez si bien le milieu du trail depuis sa naissance, ce qui l’a construit, ses valeurs et son histoire, comprenez-vous certaines rĂ©actions ou inquiĂ©tudes ?

On connaĂźt une partie du Trail. C’est un milieu trĂšs vaste, trĂšs variĂ©. Le Trail est diffĂ©rent en Asie, en Europe, et mĂȘme entre l’Europe du Nord et l’Europe du Sud, en AmĂ©rique du Nord ou en AmĂ©rique du Sud. Le Trail, c’est tellement ancrĂ© dans le territoire et la culture qui l’abrite qu’en dĂ©finitive on peut seulement dire qu’on en comprend une partie. Aujourd’hui tout Ă©volue. Mais nos valeurs sont les mĂȘmes depuis le dĂ©but. Et ce sont des valeurs communes au Trail Running, comme l’authenticitĂ©, c’est-Ă -dire le respect de la culture locale, le respect du territoire et des habitants locaux et tout ce qui compose l’écosystĂšme dans lequel on se trouve, oui, c’est une valeur Ă  laquelle on attache de l’importance.

L’humilitĂ©, aussi, qui nous permet de savoir qu’on n’est pas plus forts que tout le monde, qu’on n’a pas toujours raison, que la nature est beaucoup plus forte que nous. La solidarité  Il y avait ce superbe texte de Philippe Billard “Mon Royaume pour une lettre”, Solitaires et Solidaires, auquel on se tient toujours, 20 ans aprĂšs. Puis, le respect de l’autre, du coureur, de soi en ne se dopant pas. Le respect des autres
 de l’environnement
 Quant Ă  l’équitĂ©, oui, mais pas l’égalitĂ©. L’égalitĂ© rabaisse tout le monde, alors que l’équitĂ© tire tout le monde vers le haut en faisant pour chacun ce qui n’est pas dĂ©rangeant pour les autres.

Toutes ces valeurs sont propres au Trail Running. Au niveau de l’UTMB, nous avons Ă©galement des valeurs qui sont plutĂŽt du niveau de la philosophie d’entreprise comme la recherche de l’excellence, l’innovation, l’engagement, l’ouverture vers les autres et enfin l’ouverture Ă  l’international, qui est une ambition depuis le dĂ©but, Ă  laquelle on tient plus que tout. On continuera en permanence d’expliquer qui on est. Nous avons toujours Ă©tĂ© ouverts au dialogue direct.

credit Fred Bousseau
ConsidĂ©rez-vous que le « leadership » de l’UTMB lui confĂšre des obligations et devoirs vis-Ă -vis du sport ?

Oui bien sĂ»r. D’une certaine maniĂšre. De mĂȘme que les Ă©lites, les courses qui ont un certain leadership ĂȘtre exemplaires. C’est aussi la raison pour laquelle on ne travaille pas que sur le cĂŽtĂ© commercial des courses, mais aussi sur plusieurs aspects tels que “comment ĂȘtre plus positif, que nĂ©gatif, par rapport Ă  l’environnement”, “comment on va pouvoir travailler sur le cĂŽtĂ© sociĂ©tal avec un soutien aux femmes via la politique de grossesse”... La politique handisport, aussi, ou la prise en compte des personnes dĂ©favorisĂ©es
 Comment les aider Ă  accĂ©der au Trail Running
 Comment on va aider la jeunesse Ă  accĂ©der au Trail Running
 Comment allons-nous ouvrir notre Ă©vĂ©nement Ă  toutes les recherches scientifiques, sur la santĂ©, comme on l’a fait jusqu’à prĂ©sent, que ce soit des Ă©tudes sur le sommeil
 La derniĂšre Ă©tude sur l’auto-mĂ©dication par exemple, rĂ©alisĂ©e par Paul Robach et qui est en train de la publier. On travaille sur l’aspect ResponsabilitĂ© SociĂ©tale des Entreprises (RSE).

On vient de monter un fonds de dotation et on construit la plateforme “UTMB for the Planet” justement pour pouvoir regrouper tout ce qu’on fait et le positiver, parce qu’on pense qu’on doit le faire. Respecter les territoires dans lesquels on est prĂ©sents, c’est aussi primordial. SystĂ©matiquement, sur tous nos Ă©vĂ©nements, ce sont des gens du pays et du territoire qui sont les directeurs de course et les bĂ©nĂ©voles. Ca c’est primordial pour nous. On respecte la culture locale, la diversitĂ©. Si c’est ça le leadership, oui, on essaie de respecter toute la communautĂ© du Trail Running, en lui faisant voir plus large que juste le sport et juste le commercial.

Catherine Poletti

On vous demande toujours plus de transparence. Pourriez-vous peut-ĂȘtre communiquer quelques chiffres concrets comme le CA de l'UTMB, ses bĂ©nĂ©fices, la marge rĂ©alisĂ©e sur une inscription, etc. ?

Je crois qu’on n’a jamais rien cachĂ© Ă  personne. Le CA de l’UTMB, comme pour toute entreprise, il est publiĂ© sur societe.com (ndlr : beaucoup d’entreprises choisissent de ne pas le rendre public, ce qui n’est pas le cas de l’UTMB Group, qui affiche en 2022 un CA de 10,16 millions d’euros pour un rĂ©sultat net de -502 600 euros, et en 2021 un CA de 3,5 millions d’euros pour un rĂ©sultat net de -1,7 millions d’euros). Mais est-ce qu’on parle de l’UTMB Mont-Blanc ? Ou des World Series ? Ou des Ă©vĂ©nements français ? Oui, aujourd’hui on a de quoi payer 70 salaires
 Mais cette question reste complexe parce qu’il y a de multiples imbrications.

Pour expliquer cela, on peut parler de Dacia, qui est un sujet qui fĂąche. Ce partenariat nous a permis de financer plusieurs actions, en particulier un Ă©norme plan de transport, qui ne se contente pas de convoyer les coureurs mais aussi tous les accompagnateurs, et mĂȘme le public, pour Ă©viter qu’il n’y ait trop de voitures qui traversent des petits villages - qui ne sont pas faits pour ça - afin de rĂ©duire notre empreinte carbone
 Ce n’est pas une question de transparence, mais cette question est complexe. On ne cache ni plus ni moins que n’importe quelle entreprise. On vit correctement mais on ne s’est pas enrichis personnellement avec notre famille. On a systĂ©matiquement tout rĂ©investi dans la progression de notre systĂšme sportif, pour aller plus loin.


⁠Nombreux sont ceux qui lient les reproches qui vous sont faits (prix, circuits, etc.) Ă  la culture « IronMan » qui est entrĂ© au capital du groupe UTMB il y a quelques annĂ©es. Cette culture amĂ©ricaine et essentiellement triathlĂšte, n’est-elle pas en dĂ©calage avec la rĂ©alitĂ© du trail qui certes connaĂźt une forme de mondialisation, mais qui aspire peut-ĂȘtre Ă  un dĂ©veloppement « raisonnĂ© » ?

Ma rĂ©ponse est simple. Ces critiques ont toujours existĂ©, depuis bien avant qu’on ait des associĂ©s. Ce n’est pas liĂ© Ă  la culture IronMan. DĂ©jĂ  en 2008, en 2010, on nous a dit que c’était trop cher. Aujourd’hui, quand on rĂ©alise ce qu’il se passe en Europe du Nord, en Suisse, en Allemagne, ou aux États-Unis, les courses sont souvent bien plus chĂšres que l’UTMB. Ensuite, au niveau circuit
 DĂšs 2014 on a créé l’UTWT (Ultra Trail World Tour) qui Ă©tait une sociĂ©tĂ© anonyme suisse. Et on s’est rendu compte que ça ne marchait pas. C’était devenu disparate et il n’y avait pas de lien entre les courses autre que celui de l’UTWT.

Je me suis retrouvĂ©e sur l’Ultra Trail Australia, oĂč tous les athlĂštes europĂ©ens Ă©taient en colĂšre parce qu' il n'y avait pas les mĂȘmes normes de matĂ©riel obligatoire. Je me souviens de certains qui m’avaient dit : “On ne va pas avoir un rĂšglement diffĂ©rent par course ! On n’a pas envie que les pĂ©nalitĂ©s soient dĂ©finies de maniĂšre diffĂ©rente selon les courses
” Si on est sur un Tour et qu’on a envie d’ĂȘtre sur un Tour, il faut qu’il y ait une facilitĂ© de comprĂ©hension, des rĂšgles communes. C’était en 2014
 Et puis, IronMan n’a pas Ă©tĂ© notre premier partenaire.

Quand on a créé UTMB International avec OC Sport pour pouvoir proposer des franchises et rĂ©pondre Ă  des demandes en Chine, Ă  UshuaĂŻa, Ă  Oman, etc. c’était un partenariat 50/50. Puis OC Sport a Ă©tĂ© rachetĂ© par Groupe TĂ©lĂ©gramme, qui est rentrĂ© au capital d’Autour du Mont-Blanc Ă  l’époque. C’est un moment oĂč nous avons choisi de rĂ©unir toutes nos entitĂ©s, qu’il s’agisse d’Ultra Trail World Tour, UTMB International, Live Trail, Autour du Mont-Blanc
 On a tout rĂ©uni dans un groupe pour une bonne raison : on voulait transmettre Ă  nos enfants. C’est Ă  ce moment-lĂ  que IronMan a rachetĂ© les parts de Groupe TĂ©lĂ©gramme, qui avait arrĂȘtĂ© d’avoir des synergies Ă  l’étranger avec nous. Toutes ces synergies n’existaient plus. Petit dĂ©tail : l’argent de ce rachat n’est pas allĂ© dans notre poche. Pour avoir de quoi investir et avoir un bon Ă©quilibre, on a cĂ©dĂ© 5% de plus pour garder la majoritĂ©, c’est-Ă -dire 55%, et que IronMan puisse avoir 45%. Ces 5% de parts ont Ă©tĂ© directement investis dans la sociĂ©tĂ© pour pouvoir dĂ©velopper ce circuit auquel nous tenions.

Catherine Poletti

Les critiques sur les frais d'inscription élevés suggÚrent une exclusion des coureurs moins fortunés. Comment justifiez-vous ces coûts et quelles mesures prenez-vous pour maintenir l'équité ?

Je considĂšre que contrairement au fait de manger, se loger, et autre, le Trail Running est un loisir. On ne le fait que si on a envie de le faire et comme on a envie de le faire. De la mĂȘme maniĂšre que n’importe quel loisir on a le choix de le faire ou de ne pas le faire. Il y en a qui vont prĂ©fĂ©rer aller au restaurant, voir des concerts, voyager, aller dans les grands hĂŽtels, acheter certains articles pas forcĂ©ment utiles mais qui leur semblent essentiels
 Je ne juge pas ça
 mais il y en a qui prĂ©fĂšrent venir faire l’UTMB ou aller faire une autre course ailleurs. Comme on n’est pas du tout obligĂ© d’aller courir l’UTMB, on peut trĂšs bien aller courir sur une autre course qu’on trouve moins chĂšre, plus attractive
 Je n’ai aucun souci, je suis pour la diversitĂ©, l’ouverture. Par contre, ce que j’attends, c’est que les gens assument leurs choix.

Aujourd’hui j’ai du mal Ă  entendre que ce n’est pas bon pour les coureurs moins fortunĂ©s. Des coureurs “moins fortunĂ©s” j’en connais. Je connais des gens qui font des choix permanents pour boucler le mois. On ne peut pas faire tout ce qu’on a envie de faire. Non. C’est pareil pour la course. C’est une rĂ©ponse qui ne va pas paraĂźtre correcte. Aujourd’hui on a trois fois plus de personnes qui veulent s’inscrire que de personnes qu’on peut accepter. Ça veut dire qu’on en a refusĂ© deux fois plus que ce qu’on a accueilli. On aurait pu faire un choix de faire un tri par l’argent en augmentant considĂ©rablement les prix. On aurait pu faire un choix de sĂ©lectionner par la performance. Non, on voulait que ça puisse rester ouvert pas seulement aux Ă©lites mais Ă  tous les athlĂštes. On aurait pu faire plein de choix. On en a fait un, je ne sais pas s’il est parfait, sĂ»rement pas, qui a forcĂ©ment conduit Ă  renoncer aux autres. Dans ce choix, il y a des prix d’inscription qui vont nous permettre de financer ne serait-ce que l’UTMB Live, que tout le monde veut, parce que c’est “trop bien” de pouvoir publier sur ses propres rĂ©seaux sociaux, de savoir que mes amis ou mes collĂšgues, je vais pouvoir leur montrer le hĂ©ros que je suis, ils vont pouvoir me suivre


On veut tout pour rien, mais ce n’est pas possible ! On a un systĂšme de sĂ©curitĂ© qui doit coĂ»ter entre 100 et 200 000 euros. On a un systĂšme de transports qui permet de transporter tous les publics, y compris les familles des coureurs, pour prĂšs de 500 000 euros. Tout ça ne tombe pas du ciel. Mon grand-pĂšre disait “On ne trouve pas ça sous le sabot d’un cheval, sinon tout le monde aurait un cheval.” Il faut que l’argent vienne de quelque part, et le montant des inscriptions en fait partie.

événement à Whistler (CAN), perçue comme une intrusion commerciale agressive ?

Je ne crois pas que ce soit une intrusion commerciale agressive
 mais je comprends que Gary (Robbins) et Goeff (Langford) aient Ă©tĂ© extrĂȘmement déçus que, juste aprĂšs qu’ils aient annoncĂ© qu’ils arrĂȘtaient leur Ă©vĂšnement, nous n’ayions pas pris le temps de les prĂ©venir que nous allions organiser une course. Je pense sincĂšrement que c’est une erreur de communication de notre part, mais je ne peux pas revenir dessus. J’endosse la responsabilitĂ© qu’il aient Ă©tĂ© déçus de notre maladresse, mais Il faut savoir que c’est la ville de Whistler qui souhaitait qu’il y ait une course. C’est bien une dĂ©marche que l’on peut qualifier de “commerciale” si vous voulez, mais pas du tout d’intrusion agressive. On se connaĂźt bien avec Gary, on se parle.  Nous les rencontrerons lors de notre prochain voyage lĂ -bas, et j’espĂšre que l’on va continuer de se comprendre.

Pouvez-vous nous expliquer comment l'UTMB intÚgre les retours critiques dans sa stratégie de développement et d'amélioration continue ? Quels sont les mécanismes mis en place par l'UTMB pour assurer une écoute active et une réponse aux inquiétudes de la communauté des traileurs ?

Avec toutes ces questions j’ai l’impression de subir un audit ! Je ne suis pas bien sĂ»re de savoir toujours rĂ©pondre
 Je suppose que si on a grandi jusqu’ici, c’est qu’on a su prendre en compte les retours critiques. S’il y a autant de coureurs qui cherchent Ă  s’inscrire, et qu’il y en a autant qui regrettent de ne pas avoir de place, c’est qu’on a dĂ» savoir faire deux ou trois petites choses. Si on a autant de courses qui nous ont sollicitĂ©s pour des franchises, c’est que probablement, il y a des choses qu’on ne fait pas si mal que ça. L’écoute active c’est d’aller discuter avec les gens et pas sur les rĂ©seaux sociaux. On discute rĂ©guliĂšrement avec les gens de la PTRA (ndlr : Pro Trail Runners Association, le syndicat des Trailers Pros, créé l'annĂ©e derniĂšre Ă  l'initiative, entre autres, de Kilian Jornet) puisqu’ils se sont constituĂ©s en groupe. Nous allons sur plusieurs courses avec Michel, et pas que nous deux
 nous allons parler avec les coureurs
 On n’a jamais Ă©tĂ© fermĂ©s Ă  quelque discussion que ce soit


Ensuite, il y a peut-ĂȘtre un effort qu’on doit faire, c’est d’aller sur des courses qui ne sont pas dans notre circuit. Et en mĂȘme temps, il ne faut pas passer son temps Ă  voyager pour de multiples raisons : bilan carbone bien sĂ»r, mais aussi la fatigue. J’ai 70 ans, Michel en a 68. Ce n’est pas toujours facile d’ĂȘtre avec tout le monde. On a appris Ă  parler anglais, on Ă©coute les coureurs. Parfois on n’est pas d’accord. D’autres fois on doit donner quelques explications, comme pour le systĂšme sportif, que certains disent ne pas comprendre, alors qu’il y en a une immense majoritĂ© qui l’ont compris puisqu’ils se sont inscrits
 Mais en mĂȘme temps, on est toujours lĂ  pour progresser, pour apprendre de nos erreurs, petit Ă  petit, en dehors de toute prĂ©cipitation, car sinon on ne voit pas la globalitĂ© du problĂšme. Je considĂšre que c’est notre travail de comprendre la globalitĂ© des problĂšmes.

Par exemple, pour Ă©laborer la politique de grossesse, plusieurs coureurs nous ont reprochĂ© d’ĂȘtre allĂ©s trop lentement. NĂ©anmoins, Ă  force de rĂ©flĂ©chir on a fini par bien comprendre la problĂ©matique, nous dire que 3 ans n’étaient pas suffisants, et par Ă©tablir un report possible de 5 ans et aussi geler l’index de performance pour les athlĂštes qui pourront ainsi rĂ©-intĂ©grer les sas Ă©lites si elles le souhaitent. On n’aurait pas pu aller aussi loin si nous n’avions pas pris le temps de dialoguer avec PTRA ou d’autres interlocuteurs. Ce n’est qu’un exemple mais notre responsabilitĂ© aujourd’hui est de rĂ©flĂ©chir sur tous les aspects et implications d’une problĂ©matique.


⁠Au regard de ce type de polĂ©mique, vous arrive-t-il d’avoir le sentiment que l’UTMB a pu lentement dĂ©river, sans que vous ne vous en rendiez vraiment compte, vers ce qu’il ne voulait surtout pas devenir ?

Absolument pas. Je le rĂ©pĂšte, comme l’ai publiĂ© aussi sur mon compte LinkedIn il y a quelques jours : “Non, nous n’avons pas changĂ©â€. Mais c’est vrai que les choses ne sont pas les mĂȘmes en 2024 qu’elles l’étaient en 2003. Et nous avons toujours cherchĂ© Ă  nous inscrire dans le temps prĂ©sent. C’est notre choix. Il y a des courses comme la trĂšs belle “Western States”, attachĂ©e Ă  rester identique Ă  ce qu’elle Ă©tait au dĂ©but, en termes de format, de parcours, etc. Je respecte complĂštement ce choix. Nous faisons parfois des choix un peu diffĂ©rents, pour nous adapter au temps qui passe. Ceci ne nous empĂȘche pas du tout de nous appuyer sur nos valeurs fondamentales, sur notre quĂȘte de qualitĂ©.

En 2003, il n’ y avait pas les GPS, les Ă©quipements, les coachs, etc. C’était plus rustique, c’était passionnant. Mais c’est aussi l’aventure et c’est tout aussi passionnant pour nous de nous aventurer sur des domaines que nous ne connaissons pas, sortir de sa zone de confort, souvent essayer parfois se tromper, rĂ©parer si besoin... On fait de notre mieux, parfois bien sĂ»r on se trompe, on est des humains
 

Cette forme de dĂ©rive n’est-elle pas finalement inĂ©luctable dĂšs lors que le projet devient entrepreneurial, avec Ă  la clĂ© des emplois et tout simplement des contraintes Ă©conomiques ?

C’est bizarre que vous me posiez cette question, car en rĂ©alitĂ© on est une entreprise depuis 2004. C’est un choix de notre part. Nous avons dĂ©cidĂ© en 2004 de travailler professionnellement, de consacrer notre temps Ă  cela. Il fut un temps oĂč les gens nous reprochaient de ne pas rĂ©pondre assez vite. Certains nous disaient : “Vous n’avez qu’à embaucher.” Aujourd’hui on nous reproche qu’il y a trop de salaires Ă  payer
 On a embauchĂ© pour faire le meilleur travail possible. Mais les contraintes Ă©conomiques, les associations en ont pour obtenir des financements, pour rĂ©gler les problĂšmes de sĂ©curitĂ©, pour la communication, etc.


Envisagez-vous de revoir sinon le mode de gouvernance de l'UTMB, du moins d’y intĂ©grer une reprĂ©sentation plus large des athlĂštes et des acteurs du trail ?

On travaille effectivement sur la gouvernance de l’UTMB, mais nous ne sommes pas une association. C’est un choix. Une association existe Ă  nos cĂŽtĂ©s, avec des personnes externes. Celle-ci  est en charge des bĂ©nĂ©voles et de toutes les commissions : la commission Environnement qui dĂ©cide de quelles actions on va mener et comment on va les mener (par exemple comment ne plus avoir de bouteilles plastique, comment proposer un compost, oĂč replanter une forĂȘt, comment amĂ©liorer les sentiers, etc.) ; une commission SolidaritĂ© qui permet d’identifier les associations qui recevront les dons des personnes Ă  dossard solidaire ; une commission Parcours avec des guides, des randonneurs, qui proposent des options de parcours.

Nous on vĂ©rifie que c’est viable, qu’on on va pouvoir le mettre en place ; une commission SantĂ© qui s’occupe d’identifier quelques chercheurs auxquels on va pouvoir “ouvrir” l’UTMB pour qu’ils procĂšdent Ă  des Ă©tudes, des recherches. Par le passĂ©, cela a permis de faire des Ă©tudes sur le sommeil, sur l’automĂ©dication, sur la rĂ©cupĂ©ration, sur les pathologies de l’ultra endurance
 Tout cela est du domaine d’une association. On discute Ă©videmment avec tous les coureurs qu’on rencontre sur les courses, et aussi avec la PTRA,  qui est organisĂ©e comme un syndicat de coureurs, mĂȘme si on ne les connaĂźt pas tous. On a eu plusieurs rendez-vous avec eux pour pouvoir avancer sur ce mode de gouvernance.


Quelle vision à long terme l'UTMB a-t-il pour assurer un équilibre entre croissance, éthique sportive et responsabilité environnementale ?

En 2003, nous n’imaginions pas ce que pouvait ĂȘtre l’UTMB en 2024. Nous ne pensions pas, dĂ©jĂ , nous retrouver en 2020 face Ă  un Covid qui a arrĂȘtĂ© toute la planĂšte, puis face Ă  un rĂ©chauffement climatique dont nous ne percevions pas encore toutes les consĂ©quences, mĂȘme si nous sommes bien placĂ©s Ă  Chamonix pour le voir en direct, avec le rĂ©trĂ©cissement dramatique des glaciers
 C’est difficile de rĂ©pondre Ă  cette question. C’est une question de fond. Notre vision Ă  long terme, elle n’a pas vraiment changĂ© : Ă  la base nous souhaitions Ă©tablir une course qui soit la plus parfaite possible. La perfection n’est jamais une arrivĂ©e, c’est un long chemin. L’idĂ©e de la perfection Ă©volue, c’est comme sur une course : on arrive Ă  un col, et derriĂšre, on en aperçoit un autre, plus haut. En fait, on n’en finit jamais de se perfectionner


La croissance ? Nous n’avons jamais cherchĂ© Ă  faire du business pour l’argent, mais toujours pour notre passion, qui est de partager le Trail Running avec ceux qui ont envie de le partager, d’un point de vue professionnel, partenarial, et avec les coureurs. C’est cette symbiose avec l’association, les bĂ©nĂ©voles, les diffĂ©rents intervenants, les coureurs, qui permettra d’avancer sur l’éthique et la responsabilitĂ© environnementale, sur le chemin du futur. Il faut nous adapter en tenant le cap, et il n’est pas facile Ă  tenir, nous sommes des humains avec nos dĂ©fauts et nos qualitĂ©s. On sait que tout le monde ne sera jamais d’accord avec nous. Et plus on est visible, plus on est sujet Ă  controverse, mais on l’assume.

Vous arrive-t-il de rĂȘver parfois Ă  l’annĂ©e 2003 oĂč tout a commencé ?
Dawa Sherpa file vers la victoire

Oui, mais je n’ai pas envie d’y revenir, mĂȘme si c’est un excellent souvenir. J’ai l’habitude de dire que ma plus belle vie est celle qui a commencĂ© pour mes 50 ans, en 2003, quand j’ai dĂ©butĂ© cette aventure. Je ne suis pas quelqu’un qui vit avec la nostalgie ou le regret. Tous les choix faits ont Ă©tĂ© faits en connaissance de cause. Nous avions pris un certain chemin, et pas un autre. Je me dis que c’était une façon de sortir de sa zone de confort, d’accepter de se tromper parfois et de se rattraper, de travailler pour faire toujours mieux. Mais je ne reviens pas en arriĂšre.

J’ai fait des montages de films ou de photos pour les 20 ans de l’évĂšnement, et c’est avec beaucoup d’émotion que j’ai revu ce que nous avions fait en 2003. C’est aussi avec beaucoup d’émotion que j’ai regardĂ© tout le chemin parcouru depuis. Tout ce que nous avons pu offrir Ă  tous, tout ce que nous avons pu entraĂźner derriĂšre nous, toutes les courses qui se sont créées aprĂšs l’UTMB, y compris autour de chez nous, toutes ces personnes qui ont eu un mĂ©tier qui ne l’auraient peut-ĂȘtre pas eu avant ça
. Je regarde ça avec plaisir tout ça, et avec tout autant de plaisir ce qui nous reste Ă  parcourir !

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