Elle a accueilli des milliers de finishers. En 20 ans, Catherine Poletti, co-fondatrice de l'Ultra-Trail du Mont-Blanc avec son mari Michel, a souri Ă plus de coureurs que quiconque. Au cĆur d'une polĂ©mique au sujet d'un supposĂ© appel au boycott de l'UTMB de Kilian Jornet et Zach Miller, elle a acceptĂ© de rĂ©pondre Ă Trails Endurance sans dĂ©tours. Conscients de l'apport de cet Ă©vĂ©nement dans le Trail depuis 20 ans, nous avons cherchĂ© Ă aller plus loin, Ă comprendre. L'UTMB a-t-il entamĂ© une phase de dĂ©clin inĂ©luctable ? Est-il toujours en phase avec ses valeurs originelles ? Est-il possible, ou mĂȘme souhaitable, d'organiser une telle course avec une approche business ? Catherine Poletti apporte des rĂ©ponses Ă toutes ces questions. Et aux autres.
Par la rédaction
13 questions Ă Catherine Poletti
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Catherine, comment rĂ©agissez-vous Ă l'accusation selon laquelle l'UTMB a trahi ses valeurs fondamentales en faveur d'une orientation commerciale excessive. Ressentez-vous un certain sentiment dâinjustice, voire de trahison ?
Non, nous nâavons pas changĂ©. Nous avons juste pris quelques annĂ©es mais nos valeurs sont intactes. Sur quoi se base cette accusation dâailleurs ? DĂšs le dĂ©but, en 2004, nous avons créé une entreprise qui Ă lâĂ©poque sâappelait âAutour du Mont-Blancâ, et une association avec laquelle on travaille en collaboration, qui maintenant sâappelle âLes amis de lâUTMB Mont-Blancâ. SincĂšrement, je nâirais pas jusquâĂ parler dâinjustice ni de trahison. Je pense juste quâil y a des personnes qui se permettent un jugement sans savoir. Au lieu de nous poser directement les questions, ils donnent une rĂ©ponse qui leur va.
Que les personnes ne comprennent pas nos choix, je peux lâentendre. Il faudrait probablement quâon sâexplique mieux parfois. Lâun des points clĂ©s, câest quâon a créé une entreprise, et quand on crĂ©e une entreprise, on prend forcĂ©ment une orientation commerciale, ne serait-ce que pour payer les salaires. Cela implique des responsabilitĂ©s. Nous assumons notre choix de lâavoir fait dans un cadre entrepreneurial directement. Ă lâĂ©poque, quand on a fait ce choix, on se rendait compte que, bĂ©nĂ©volement et avec des moyens associatifs, ça ne nous correspondait pas. On nâallait jamais suffisamment au fond des choses et il Ă©tait difficile de sâimpliquer Ă fond. Je ne minimise pas ce choix chez les autres mais nous concernant, ce nâĂ©tait pas la bonne option.
Vous qui connaissez si bien le milieu du trail depuis sa naissance, ce qui lâa construit, ses valeurs et son histoire, comprenez-vous certaines rĂ©actions ou inquiĂ©tudes ?
On connaĂźt une partie du Trail. Câest un milieu trĂšs vaste, trĂšs variĂ©. Le Trail est diffĂ©rent en Asie, en Europe, et mĂȘme entre lâEurope du Nord et lâEurope du Sud, en AmĂ©rique du Nord ou en AmĂ©rique du Sud. Le Trail, câest tellement ancrĂ© dans le territoire et la culture qui lâabrite quâen dĂ©finitive on peut seulement dire quâon en comprend une partie. Aujourdâhui tout Ă©volue. Mais nos valeurs sont les mĂȘmes depuis le dĂ©but. Et ce sont des valeurs communes au Trail Running, comme lâauthenticitĂ©, câest-Ă -dire le respect de la culture locale, le respect du territoire et des habitants locaux et tout ce qui compose lâĂ©cosystĂšme dans lequel on se trouve, oui, câest une valeur Ă laquelle on attache de lâimportance.
LâhumilitĂ©, aussi, qui nous permet de savoir quâon nâest pas plus forts que tout le monde, quâon nâa pas toujours raison, que la nature est beaucoup plus forte que nous. La solidarité⊠Il y avait ce superbe texte de Philippe Billard âMon Royaume pour une lettreâ, Solitaires et Solidaires, auquel on se tient toujours, 20 ans aprĂšs. Puis, le respect de lâautre, du coureur, de soi en ne se dopant pas. Le respect des autres⊠de lâenvironnement⊠Quant Ă lâĂ©quitĂ©, oui, mais pas lâĂ©galitĂ©. LâĂ©galitĂ© rabaisse tout le monde, alors que lâĂ©quitĂ© tire tout le monde vers le haut en faisant pour chacun ce qui nâest pas dĂ©rangeant pour les autres.
Toutes ces valeurs sont propres au Trail Running. Au niveau de lâUTMB, nous avons Ă©galement des valeurs qui sont plutĂŽt du niveau de la philosophie dâentreprise comme la recherche de lâexcellence, lâinnovation, lâengagement, lâouverture vers les autres et enfin lâouverture Ă lâinternational, qui est une ambition depuis le dĂ©but, Ă laquelle on tient plus que tout. On continuera en permanence dâexpliquer qui on est. Nous avons toujours Ă©tĂ© ouverts au dialogue direct.
ConsidĂ©rez-vous que le « leadership » de lâUTMB lui confĂšre des obligations et devoirs vis-Ă -vis du sport ?
Oui bien sĂ»r. Dâune certaine maniĂšre. De mĂȘme que les Ă©lites, les courses qui ont un certain leadership ĂȘtre exemplaires. Câest aussi la raison pour laquelle on ne travaille pas que sur le cĂŽtĂ© commercial des courses, mais aussi sur plusieurs aspects tels que âcomment ĂȘtre plus positif, que nĂ©gatif, par rapport Ă lâenvironnementâ, âcomment on va pouvoir travailler sur le cĂŽtĂ© sociĂ©tal avec un soutien aux femmes via la politique de grossesseâ... La politique handisport, aussi, ou la prise en compte des personnes dĂ©favorisĂ©es⊠Comment les aider Ă accĂ©der au Trail Running⊠Comment on va aider la jeunesse Ă accĂ©der au Trail Running⊠Comment allons-nous ouvrir notre Ă©vĂ©nement Ă toutes les recherches scientifiques, sur la santĂ©, comme on lâa fait jusquâĂ prĂ©sent, que ce soit des Ă©tudes sur le sommeil⊠La derniĂšre Ă©tude sur lâauto-mĂ©dication par exemple, rĂ©alisĂ©e par Paul Robach et qui est en train de la publier. On travaille sur lâaspect ResponsabilitĂ© SociĂ©tale des Entreprises (RSE).
On vient de monter un fonds de dotation et on construit la plateforme âUTMB for the Planetâ justement pour pouvoir regrouper tout ce quâon fait et le positiver, parce quâon pense quâon doit le faire. Respecter les territoires dans lesquels on est prĂ©sents, câest aussi primordial. SystĂ©matiquement, sur tous nos Ă©vĂ©nements, ce sont des gens du pays et du territoire qui sont les directeurs de course et les bĂ©nĂ©voles. Ca câest primordial pour nous. On respecte la culture locale, la diversitĂ©. Si câest ça le leadership, oui, on essaie de respecter toute la communautĂ© du Trail Running, en lui faisant voir plus large que juste le sport et juste le commercial.
Catherine Poletti
On vous demande toujours plus de transparence. Pourriez-vous peut-ĂȘtre communiquer quelques chiffres concrets comme le CA de l'UTMB, ses bĂ©nĂ©fices, la marge rĂ©alisĂ©e sur une inscription, etc. ?
Je crois quâon nâa jamais rien cachĂ© Ă personne. Le CA de lâUTMB, comme pour toute entreprise, il est publiĂ© sur societe.com (ndlr : beaucoup dâentreprises choisissent de ne pas le rendre public, ce qui nâest pas le cas de lâUTMB Group, qui affiche en 2022 un CA de 10,16 millions dâeuros pour un rĂ©sultat net de -502 600 euros, et en 2021 un CA de 3,5 millions dâeuros pour un rĂ©sultat net de -1,7 millions dâeuros). Mais est-ce quâon parle de lâUTMB Mont-Blanc ? Ou des World Series ? Ou des Ă©vĂ©nements français ? Oui, aujourdâhui on a de quoi payer 70 salaires⊠Mais cette question reste complexe parce quâil y a de multiples imbrications.
Pour expliquer cela, on peut parler de Dacia, qui est un sujet qui fĂąche. Ce partenariat nous a permis de financer plusieurs actions, en particulier un Ă©norme plan de transport, qui ne se contente pas de convoyer les coureurs mais aussi tous les accompagnateurs, et mĂȘme le public, pour Ă©viter quâil nây ait trop de voitures qui traversent des petits villages - qui ne sont pas faits pour ça - afin de rĂ©duire notre empreinte carbone⊠Ce nâest pas une question de transparence, mais cette question est complexe. On ne cache ni plus ni moins que nâimporte quelle entreprise. On vit correctement mais on ne sâest pas enrichis personnellement avec notre famille. On a systĂ©matiquement tout rĂ©investi dans la progression de notre systĂšme sportif, pour aller plus loin.
â Nombreux sont ceux qui lient les reproches qui vous sont faits (prix, circuits, etc.) Ă la culture « IronMan » qui est entrĂ© au capital du groupe UTMB il y a quelques annĂ©es. Cette culture amĂ©ricaine et essentiellement triathlĂšte, nâest-elle pas en dĂ©calage avec la rĂ©alitĂ© du trail qui certes connaĂźt une forme de mondialisation, mais qui aspire peut-ĂȘtre Ă un dĂ©veloppement « raisonnĂ© » ?
Ma rĂ©ponse est simple. Ces critiques ont toujours existĂ©, depuis bien avant quâon ait des associĂ©s. Ce nâest pas liĂ© Ă la culture IronMan. DĂ©jĂ en 2008, en 2010, on nous a dit que câĂ©tait trop cher. Aujourdâhui, quand on rĂ©alise ce quâil se passe en Europe du Nord, en Suisse, en Allemagne, ou aux Ătats-Unis, les courses sont souvent bien plus chĂšres que lâUTMB. Ensuite, au niveau circuit⊠DĂšs 2014 on a créé lâUTWT (Ultra Trail World Tour) qui Ă©tait une sociĂ©tĂ© anonyme suisse. Et on sâest rendu compte que ça ne marchait pas. CâĂ©tait devenu disparate et il nây avait pas de lien entre les courses autre que celui de lâUTWT.
Je me suis retrouvĂ©e sur lâUltra Trail Australia, oĂč tous les athlĂštes europĂ©ens Ă©taient en colĂšre parce qu' il n'y avait pas les mĂȘmes normes de matĂ©riel obligatoire. Je me souviens de certains qui mâavaient dit : âOn ne va pas avoir un rĂšglement diffĂ©rent par course ! On nâa pas envie que les pĂ©nalitĂ©s soient dĂ©finies de maniĂšre diffĂ©rente selon les coursesâŠâ Si on est sur un Tour et quâon a envie dâĂȘtre sur un Tour, il faut quâil y ait une facilitĂ© de comprĂ©hension, des rĂšgles communes. CâĂ©tait en 2014⊠Et puis, IronMan nâa pas Ă©tĂ© notre premier partenaire.
Quand on a créé UTMB International avec OC Sport pour pouvoir proposer des franchises et rĂ©pondre Ă des demandes en Chine, Ă UshuaĂŻa, Ă Oman, etc. câĂ©tait un partenariat 50/50. Puis OC Sport a Ă©tĂ© rachetĂ© par Groupe TĂ©lĂ©gramme, qui est rentrĂ© au capital dâAutour du Mont-Blanc Ă lâĂ©poque. Câest un moment oĂč nous avons choisi de rĂ©unir toutes nos entitĂ©s, quâil sâagisse dâUltra Trail World Tour, UTMB International, Live Trail, Autour du Mont-Blanc⊠On a tout rĂ©uni dans un groupe pour une bonne raison : on voulait transmettre Ă nos enfants. Câest Ă ce moment-lĂ que IronMan a rachetĂ© les parts de Groupe TĂ©lĂ©gramme, qui avait arrĂȘtĂ© dâavoir des synergies Ă lâĂ©tranger avec nous. Toutes ces synergies nâexistaient plus. Petit dĂ©tail : lâargent de ce rachat nâest pas allĂ© dans notre poche. Pour avoir de quoi investir et avoir un bon Ă©quilibre, on a cĂ©dĂ© 5% de plus pour garder la majoritĂ©, câest-Ă -dire 55%, et que IronMan puisse avoir 45%. Ces 5% de parts ont Ă©tĂ© directement investis dans la sociĂ©tĂ© pour pouvoir dĂ©velopper ce circuit auquel nous tenions.
Catherine Poletti
Les critiques sur les frais d'inscription élevés suggÚrent une exclusion des coureurs moins fortunés. Comment justifiez-vous ces coûts et quelles mesures prenez-vous pour maintenir l'équité ?
Je considĂšre que contrairement au fait de manger, se loger, et autre, le Trail Running est un loisir. On ne le fait que si on a envie de le faire et comme on a envie de le faire. De la mĂȘme maniĂšre que nâimporte quel loisir on a le choix de le faire ou de ne pas le faire. Il y en a qui vont prĂ©fĂ©rer aller au restaurant, voir des concerts, voyager, aller dans les grands hĂŽtels, acheter certains articles pas forcĂ©ment utiles mais qui leur semblent essentiels⊠Je ne juge pas ça⊠mais il y en a qui prĂ©fĂšrent venir faire lâUTMB ou aller faire une autre course ailleurs. Comme on nâest pas du tout obligĂ© dâaller courir lâUTMB, on peut trĂšs bien aller courir sur une autre course quâon trouve moins chĂšre, plus attractive⊠Je nâai aucun souci, je suis pour la diversitĂ©, lâouverture. Par contre, ce que jâattends, câest que les gens assument leurs choix.
Aujourdâhui jâai du mal Ă entendre que ce nâest pas bon pour les coureurs moins fortunĂ©s. Des coureurs âmoins fortunĂ©sâ jâen connais. Je connais des gens qui font des choix permanents pour boucler le mois. On ne peut pas faire tout ce quâon a envie de faire. Non. Câest pareil pour la course. Câest une rĂ©ponse qui ne va pas paraĂźtre correcte. Aujourdâhui on a trois fois plus de personnes qui veulent sâinscrire que de personnes quâon peut accepter. Ăa veut dire quâon en a refusĂ© deux fois plus que ce quâon a accueilli. On aurait pu faire un choix de faire un tri par lâargent en augmentant considĂ©rablement les prix. On aurait pu faire un choix de sĂ©lectionner par la performance. Non, on voulait que ça puisse rester ouvert pas seulement aux Ă©lites mais Ă tous les athlĂštes. On aurait pu faire plein de choix. On en a fait un, je ne sais pas sâil est parfait, sĂ»rement pas, qui a forcĂ©ment conduit Ă renoncer aux autres. Dans ce choix, il y a des prix dâinscription qui vont nous permettre de financer ne serait-ce que lâUTMB Live, que tout le monde veut, parce que câest âtrop bienâ de pouvoir publier sur ses propres rĂ©seaux sociaux, de savoir que mes amis ou mes collĂšgues, je vais pouvoir leur montrer le hĂ©ros que je suis, ils vont pouvoir me suivreâŠ
On veut tout pour rien, mais ce nâest pas possible ! On a un systĂšme de sĂ©curitĂ© qui doit coĂ»ter entre 100 et 200 000 euros. On a un systĂšme de transports qui permet de transporter tous les publics, y compris les familles des coureurs, pour prĂšs de 500 000 euros. Tout ça ne tombe pas du ciel. Mon grand-pĂšre disait âOn ne trouve pas ça sous le sabot dâun cheval, sinon tout le monde aurait un cheval.â Il faut que lâargent vienne de quelque part, et le montant des inscriptions en fait partie.
événement à Whistler (CAN), perçue comme une intrusion commerciale agressive ?
Je ne crois pas que ce soit une intrusion commerciale agressive⊠mais je comprends que Gary (Robbins) et Goeff (Langford) aient Ă©tĂ© extrĂȘmement déçus que, juste aprĂšs quâils aient annoncĂ© quâils arrĂȘtaient leur Ă©vĂšnement, nous nâayions pas pris le temps de les prĂ©venir que nous allions organiser une course. Je pense sincĂšrement que câest une erreur de communication de notre part, mais je ne peux pas revenir dessus. Jâendosse la responsabilitĂ© quâil aient Ă©tĂ© déçus de notre maladresse, mais Il faut savoir que câest la ville de Whistler qui souhaitait quâil y ait une course. Câest bien une dĂ©marche que lâon peut qualifier de âcommercialeâ si vous voulez, mais pas du tout dâintrusion agressive. On se connaĂźt bien avec Gary, on se parle. Nous les rencontrerons lors de notre prochain voyage lĂ -bas, et jâespĂšre que lâon va continuer de se comprendre.
Pouvez-vous nous expliquer comment l'UTMB intÚgre les retours critiques dans sa stratégie de développement et d'amélioration continue ? Quels sont les mécanismes mis en place par l'UTMB pour assurer une écoute active et une réponse aux inquiétudes de la communauté des traileurs ?
Avec toutes ces questions jâai lâimpression de subir un audit ! Je ne suis pas bien sĂ»re de savoir toujours rĂ©pondre⊠Je suppose que si on a grandi jusquâici, câest quâon a su prendre en compte les retours critiques. Sâil y a autant de coureurs qui cherchent Ă sâinscrire, et quâil y en a autant qui regrettent de ne pas avoir de place, câest quâon a dĂ» savoir faire deux ou trois petites choses. Si on a autant de courses qui nous ont sollicitĂ©s pour des franchises, câest que probablement, il y a des choses quâon ne fait pas si mal que ça. LâĂ©coute active câest dâaller discuter avec les gens et pas sur les rĂ©seaux sociaux. On discute rĂ©guliĂšrement avec les gens de la PTRA (ndlr : Pro Trail Runners Association, le syndicat des Trailers Pros, créé l'annĂ©e derniĂšre Ă l'initiative, entre autres, de Kilian Jornet) puisquâils se sont constituĂ©s en groupe. Nous allons sur plusieurs courses avec Michel, et pas que nous deux⊠nous allons parler avec les coureurs⊠On nâa jamais Ă©tĂ© fermĂ©s Ă quelque discussion que ce soitâŠ
Ensuite, il y a peut-ĂȘtre un effort quâon doit faire, câest dâaller sur des courses qui ne sont pas dans notre circuit. Et en mĂȘme temps, il ne faut pas passer son temps Ă voyager pour de multiples raisons : bilan carbone bien sĂ»r, mais aussi la fatigue. Jâai 70 ans, Michel en a 68. Ce nâest pas toujours facile dâĂȘtre avec tout le monde. On a appris Ă parler anglais, on Ă©coute les coureurs. Parfois on nâest pas dâaccord. Dâautres fois on doit donner quelques explications, comme pour le systĂšme sportif, que certains disent ne pas comprendre, alors quâil y en a une immense majoritĂ© qui lâont compris puisquâils se sont inscrits⊠Mais en mĂȘme temps, on est toujours lĂ pour progresser, pour apprendre de nos erreurs, petit Ă petit, en dehors de toute prĂ©cipitation, car sinon on ne voit pas la globalitĂ© du problĂšme. Je considĂšre que câest notre travail de comprendre la globalitĂ© des problĂšmes.
Par exemple, pour Ă©laborer la politique de grossesse, plusieurs coureurs nous ont reprochĂ© dâĂȘtre allĂ©s trop lentement. NĂ©anmoins, Ă force de rĂ©flĂ©chir on a fini par bien comprendre la problĂ©matique, nous dire que 3 ans nâĂ©taient pas suffisants, et par Ă©tablir un report possible de 5 ans et aussi geler lâindex de performance pour les athlĂštes qui pourront ainsi rĂ©-intĂ©grer les sas Ă©lites si elles le souhaitent. On nâaurait pas pu aller aussi loin si nous nâavions pas pris le temps de dialoguer avec PTRA ou dâautres interlocuteurs. Ce nâest quâun exemple mais notre responsabilitĂ© aujourdâhui est de rĂ©flĂ©chir sur tous les aspects et implications dâune problĂ©matique.
â Au regard de ce type de polĂ©mique, vous arrive-t-il dâavoir le sentiment que lâUTMB a pu lentement dĂ©river, sans que vous ne vous en rendiez vraiment compte, vers ce quâil ne voulait surtout pas devenir ?
Absolument pas. Je le rĂ©pĂšte, comme lâai publiĂ© aussi sur mon compte LinkedIn il y a quelques jours : âNon, nous nâavons pas changĂ©â. Mais câest vrai que les choses ne sont pas les mĂȘmes en 2024 quâelles lâĂ©taient en 2003. Et nous avons toujours cherchĂ© Ă nous inscrire dans le temps prĂ©sent. Câest notre choix. Il y a des courses comme la trĂšs belle âWestern Statesâ, attachĂ©e Ă rester identique Ă ce quâelle Ă©tait au dĂ©but, en termes de format, de parcours, etc. Je respecte complĂštement ce choix. Nous faisons parfois des choix un peu diffĂ©rents, pour nous adapter au temps qui passe. Ceci ne nous empĂȘche pas du tout de nous appuyer sur nos valeurs fondamentales, sur notre quĂȘte de qualitĂ©.
En 2003, il nâ y avait pas les GPS, les Ă©quipements, les coachs, etc. CâĂ©tait plus rustique, câĂ©tait passionnant. Mais câest aussi lâaventure et câest tout aussi passionnant pour nous de nous aventurer sur des domaines que nous ne connaissons pas, sortir de sa zone de confort, souvent essayer parfois se tromper, rĂ©parer si besoin... On fait de notre mieux, parfois bien sĂ»r on se trompe, on est des humainsâŠ
Cette forme de dĂ©rive nâest-elle pas finalement inĂ©luctable dĂšs lors que le projet devient entrepreneurial, avec Ă la clĂ© des emplois et tout simplement des contraintes Ă©conomiques ?
Câest bizarre que vous me posiez cette question, car en rĂ©alitĂ© on est une entreprise depuis 2004. Câest un choix de notre part. Nous avons dĂ©cidĂ© en 2004 de travailler professionnellement, de consacrer notre temps Ă cela. Il fut un temps oĂč les gens nous reprochaient de ne pas rĂ©pondre assez vite. Certains nous disaient : âVous nâavez quâĂ embaucher.â Aujourdâhui on nous reproche quâil y a trop de salaires Ă payer⊠On a embauchĂ© pour faire le meilleur travail possible. Mais les contraintes Ă©conomiques, les associations en ont pour obtenir des financements, pour rĂ©gler les problĂšmes de sĂ©curitĂ©, pour la communication, etc.
Envisagez-vous de revoir sinon le mode de gouvernance de l'UTMB, du moins dây intĂ©grer une reprĂ©sentation plus large des athlĂštes et des acteurs du trail ?
On travaille effectivement sur la gouvernance de lâUTMB, mais nous ne sommes pas une association. Câest un choix. Une association existe Ă nos cĂŽtĂ©s, avec des personnes externes. Celle-ci est en charge des bĂ©nĂ©voles et de toutes les commissions : la commission Environnement qui dĂ©cide de quelles actions on va mener et comment on va les mener (par exemple comment ne plus avoir de bouteilles plastique, comment proposer un compost, oĂč replanter une forĂȘt, comment amĂ©liorer les sentiers, etc.) ; une commission SolidaritĂ© qui permet dâidentifier les associations qui recevront les dons des personnes Ă dossard solidaire ; une commission Parcours avec des guides, des randonneurs, qui proposent des options de parcours.
Nous on vĂ©rifie que câest viable, quâon on va pouvoir le mettre en place ; une commission SantĂ© qui sâoccupe dâidentifier quelques chercheurs auxquels on va pouvoir âouvrirâ lâUTMB pour quâils procĂšdent Ă des Ă©tudes, des recherches. Par le passĂ©, cela a permis de faire des Ă©tudes sur le sommeil, sur lâautomĂ©dication, sur la rĂ©cupĂ©ration, sur les pathologies de lâultra endurance⊠Tout cela est du domaine dâune association. On discute Ă©videmment avec tous les coureurs quâon rencontre sur les courses, et aussi avec la PTRA, qui est organisĂ©e comme un syndicat de coureurs, mĂȘme si on ne les connaĂźt pas tous. On a eu plusieurs rendez-vous avec eux pour pouvoir avancer sur ce mode de gouvernance.
Quelle vision à long terme l'UTMB a-t-il pour assurer un équilibre entre croissance, éthique sportive et responsabilité environnementale ?
En 2003, nous nâimaginions pas ce que pouvait ĂȘtre lâUTMB en 2024. Nous ne pensions pas, dĂ©jĂ , nous retrouver en 2020 face Ă un Covid qui a arrĂȘtĂ© toute la planĂšte, puis face Ă un rĂ©chauffement climatique dont nous ne percevions pas encore toutes les consĂ©quences, mĂȘme si nous sommes bien placĂ©s Ă Chamonix pour le voir en direct, avec le rĂ©trĂ©cissement dramatique des glaciers⊠Câest difficile de rĂ©pondre Ă cette question. Câest une question de fond. Notre vision Ă long terme, elle nâa pas vraiment changĂ© : Ă la base nous souhaitions Ă©tablir une course qui soit la plus parfaite possible. La perfection nâest jamais une arrivĂ©e, câest un long chemin. LâidĂ©e de la perfection Ă©volue, câest comme sur une course : on arrive Ă un col, et derriĂšre, on en aperçoit un autre, plus haut. En fait, on nâen finit jamais de se perfectionnerâŠ
La croissance ? Nous nâavons jamais cherchĂ© Ă faire du business pour lâargent, mais toujours pour notre passion, qui est de partager le Trail Running avec ceux qui ont envie de le partager, dâun point de vue professionnel, partenarial, et avec les coureurs. Câest cette symbiose avec lâassociation, les bĂ©nĂ©voles, les diffĂ©rents intervenants, les coureurs, qui permettra dâavancer sur lâĂ©thique et la responsabilitĂ© environnementale, sur le chemin du futur. Il faut nous adapter en tenant le cap, et il nâest pas facile Ă tenir, nous sommes des humains avec nos dĂ©fauts et nos qualitĂ©s. On sait que tout le monde ne sera jamais dâaccord avec nous. Et plus on est visible, plus on est sujet Ă controverse, mais on lâassume.
Vous arrive-t-il de rĂȘver parfois Ă lâannĂ©e 2003 oĂč tout a commencĂ©âŠ?
Oui, mais je nâai pas envie dây revenir, mĂȘme si câest un excellent souvenir. Jâai lâhabitude de dire que ma plus belle vie est celle qui a commencĂ© pour mes 50 ans, en 2003, quand jâai dĂ©butĂ© cette aventure. Je ne suis pas quelquâun qui vit avec la nostalgie ou le regret. Tous les choix faits ont Ă©tĂ© faits en connaissance de cause. Nous avions pris un certain chemin, et pas un autre. Je me dis que câĂ©tait une façon de sortir de sa zone de confort, dâaccepter de se tromper parfois et de se rattraper, de travailler pour faire toujours mieux. Mais je ne reviens pas en arriĂšre.
Jâai fait des montages de films ou de photos pour les 20 ans de lâĂ©vĂšnement, et câest avec beaucoup dâĂ©motion que jâai revu ce que nous avions fait en 2003. Câest aussi avec beaucoup dâĂ©motion que jâai regardĂ© tout le chemin parcouru depuis. Tout ce que nous avons pu offrir Ă tous, tout ce que nous avons pu entraĂźner derriĂšre nous, toutes les courses qui se sont créées aprĂšs lâUTMB, y compris autour de chez nous, toutes ces personnes qui ont eu un mĂ©tier qui ne lâauraient peut-ĂȘtre pas eu avant çaâŠ. Je regarde ça avec plaisir tout ça, et avec tout autant de plaisir ce qui nous reste Ă parcourir !